Dans le petit salon aux murs tapissés de livres, l’atmosphère était lourde, presque irrespirable. Antoine est resté debout dans un coin de la pièce, refusant de s’asseoir, le regard fixé sur le plancher comme un condamné attendant sa sentence. Camille, le cœur battant à tout rompre, s’est assise sur le bord du canapé, les mains moites.
— Camille… a commencé Élise, la voix tremblante. Depuis ton enfance, je t’ai toujours dit que ton père, Laurent, était mort dans 1 accident de voiture tragique sur une route de montagne. Ce que je ne t’ai jamais dit, c’est les détails de cet accident… Je voulais te protéger de la haine. Je voulais que tu grandisses sans porter le poids de la colère.
Camille a froncé les sourcils, sentant une boule de plomb se former dans son estomac.
— Que veux-tu dire ? Quel rapport avec Antoine ?
Élise a fermé les yeux, une nouvelle larme glissant sur sa joue.
— Il y a 18 ans, par une nuit d’hiver terrible dans les Alpes, 1 jeune homme de 24 ans s’est endormi au volant de son camion de livraison. Il a perdu le contrôle de son véhicule sur une plaque de verglas et a violemment percuté la voiture de ton père, qui venait en sens inverse. Ton père est mort sur le coup.
Le silence dans la pièce est devenu insoutenable. Camille a lentement tourné la tête vers Antoine. L’homme qu’elle aimait, l’homme avec qui elle partageait son lit et ses rêves d’avenir, avait le visage couvert de larmes silencieuses. Ses larges épaules étaient secouées par de violents spasmes de chagrin.
— C’était… lui ? a chuchoté Camille, la voix à peine audible, l’horreur s’emparant de chaque cellule de son corps. L’homme qui a tué papa… c’est Antoine ?
— Oui, a répondu Antoine d’une voix rauque, brisant son silence. C’était moi.
Il est tombé à genoux sur le tapis du salon, incapable de soutenir le regard de la jeune femme.
— Je te jure, Camille… je te jure sur ma vie que je ne savais pas qui tu étais. Sur le chantier, tu m’as dit t’appeler Camille Dubois. Dubois était le nom de jeune fille de ta mère ! Je n’ai jamais fait le lien avec Laurent Fournier… Si j’avais su, jamais je n’aurais osé t’approcher. Je serais resté loin de toi, comme je mérite de rester loin de la lumière.
Camille s’est levée d’un bond, la tête tournoyante. Une vague de nausée l’a envahie. Ses mains, ces mêmes mains qui avaient caressé le visage de cet homme quelques heures plus tôt, lui semblaient soudain sales. Elle venait de présenter à sa mère l’assassin de son propre père. L’homme qui avait détruit leur famille, qui l’avait condamnée à grandir sans figure paternelle, était son amant. C’était 1 cauchemar éveillé.
— Mais alors… pourquoi l’as-tu serré dans tes bras ?! a hurlé Camille en se tournant vers sa mère, la rage et l’incompréhension explosant dans sa poitrine. Il a tué papa ! Et toi, tu l’accueilles comme un fils perdu ! Tu es folle ?!
Élise s’est levée, le regard rempli d’une tristesse d’une intensité bouleversante. Elle s’est approchée de sa fille.
— Parce que la haine détruit tout, Camille. Il y a 18 ans, au tribunal, j’ai vu 1 jeune homme de 24 ans brisé. Antoine n’était pas un monstre, c’était un gamin épuisé par son travail qui a commis une erreur fatale. Il a été condamné à 3 ans de prison. Il a perdu sa fiancée, sa carrière, sa raison de vivre. Au procès, il suppliait les juges de lui donner la peine maximale, il voulait mourir.
Élise a regardé Antoine, toujours agenouillé sur le sol.
— Ce jour-là, a poursuivi la mère, à la fin de l’audience, je me suis approchée de lui. Je lui ai dit que le sang de Laurent ne devait pas noyer 2 vies. Je lui ai pardonné. Devant Dieu et devant les hommes. Je lui ai fait promettre de reconstruire sa vie, de faire le bien autour de lui, pour racheter cette nuit d’horreur. Puis il a disparu, pour toujours. Je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles… jusqu’à ce qu’il franchisse mon portail aujourd’hui.